Regarder, écouter, lire – Claude Lévi-Strauss sur André Breton (1941) : l’œuvre et le document

Dans l’ouvrage Regarder, écouter, lire (1993), on peut lire une lettre étonnante du chercheur Claude Lévi-Strauss adressée à André Breton. Elle fut rédigée alors que les deux hommes étaient sur le même bateau, le Capitaine-Paul-Lemerle en 1941.

Claude Lévi-Strauss n’était qu’au début de sa carrière, Tristes Tropiques (1955) n’était pour lui qu’une lointaine fiction, un roman qu’il n’écrirait jamais – un œuvre d’anthropologie qui n’était pas encore assemblée. Cette courte correspondance entre André Breton, au sommet de sa gloire surréaliste, et le balbutiant Claude Lévi-Strauss est aussi relayée dans l’ouvrage Capitaine, rédigé par Adrien Bosc en 2018, et qui raconte l’histoire du Paul-Lemerle dans les détails.

En voici un extrait, à propos de la distinction œuvre d’art/document, mise en doute par André Breton dans le Manifeste du surréalisme quinze ans plus tôt :

« Il est évident, toutefois, que cette élaboration ne peut être l’œuvre de la pensée rationnelle et critique ; une telle éventualité doit être radicalement exclue. Mais on supposera que la pensée spontanée et irrationnelle peut, dans certaines conditions, et chez certains individus, prendre conscience d’elle-même et devenir véritablement réflexive, étant entendu que cette réflexion s’exerce selon des normes qui lui sont propres, et aussi imperméables à l’analyse rationnelle que la matière à laquelle elles s’appliquent. Cette « prise de conscience irrationnelle » entraîne une certaine élaboration du donné brut, elle s’exprime par le choix, l’élection, l’exclusion, l’ordonnancement en fonction de structures impératives. Si toute œuvre d’art continue d’être un document, elle dépasse le plan documentaire, non seulement par la qualité de l’expression brute, mais par la valeur de l’élaboration secondaire, qui n’est d’ailleurs dite « secondaire » que par rapport aux automatismes de base, mais qui, par rapport à la pensée critique et rationnelle, présente le même caractère d’irréductibilité et de primitivité que ces automatismes eux-mêmes ».

Claude Lévi-Strauss, 1941

L’analyse de Lévi-Strauss à propos du surréalisme est saisissante, il en trace les contours de sa plume qui refuse la pensée magique. Il y est question de l’œuvre d’art en tant que document, de la limite de cette conception et de la façon dont les surréalistes s’en sont emparé. L’anthropologue pose un regard lucide sur le surréalisme à une époque où son sens échappe même à André Breton. Pour Lévi-Strauss, l’observation du monde et de ses spiritualités n’est pas réservée aux seuls peuples d’Amazonie, et c’est bien l’objet du livre Regarder, écouter, lire… Voici un extrait de la réponse d’André Breton à propos de la distinction œuvre d’art/document :

« La distinction continue à me paraître arbitraire. Elle devient à mes yeux spécieuse quand vous opposez Apollinaire poète à Roussel non-poète ou Dalí peintre à Dalí écrivain. Êtes-vous sûr que le premier de ces jugements ne soit pas trop traditionaliste, ne tienne pas trop compte de la « vieillerie poétique » ? Je ne tiens pas Dalí pour un grand « peintre » et ceci pour l’excellente raison que sa technique est manifestement régressive. Chez lui, c’est vraiment l’homme qui m’intéresse, et son interprétation poétique du monde. Aussi ne puis-je m’associer à votre conclusion (mais ceci vous le saviez déjà). D’autres raisons plus impérieuses militent en faveur de sa non-acceptation de ma part ».

André Breton, 1941

Il y a désormais un siècle, André Breton interrogeait les frontières entre l’œuvre d’art et le document, des notions qui n’en finissent pas de questionner à travers l’art et les sciences humaines. On les retrouve chez de nombreux auteurs d’ailleurs. Peut-on y lire un symptôme de notre civilisation cartésienne mise en doute devant son esprit ? Peut-on inférer sur la fragilité de notre faculté d’apprécier le beau pour ce qu’il est, voire ce qu’il existe… s’il existe ? J’ignore tout de ce terrain philosophique, mais je pense qu’à l’heure où la civilisation semble en guerre avec la planète, il convient d’ajouter un troisième niveau de création pour admettre une triade. Celui du vivant, celui que les chrétiens ont considéré pendant des siècles comme la vraie création. L’œuvre comme le document restent des créations de l’homme, et elles invitent à regarder selon un grammaire toujours (voire trop) humaine, après tout.

Proposé par © Martin Wable
Sources et liens : Regarder écouter lire, Claude Lévi-Strauss, éd. Plon ; 1993 / 2e manifeste du surréalisme, André Breton (1929) / Capitaine, Adrien Bosc (2018).