Le Temps du pollen : un an de mémoire en perspective du courage des Gilets jaunes – vendredi 10 janvier 2020

Ce qu’ils ont vu, c’étaient des lueurs dans la fumée des gaz lacrymogènes. Des détonations. L’odeur de soufre. Place d’Italie entre autres. Et des cris de joie engloutis dans des clameurs de stupéfaction, de colère, de crainte. De l’autre côté il y avait la France, toutes les autres France, qui avaient tenté sans patience d’analyser les faits comme s’ils appartenaient déjà au lointain passé…

Un 17 novembre 2018, l’information arrivait au galop dans nos imaginaires. L’information grimpait les escaliers de la classe moyenne et agitait sa nouvelle bannière. La fumée des barbecues sur les ronds-points français était alors le seul gaz poivré. Ce jour-là, la vie se poursuivait dans le restaurant universitaire où je déjeunais parfois en compagnie de quelques personnes. Cela n’avait rien d’un barbecue, juste une nourriture industrielle insipide. Un professeur portant un foulard rouge fit irruption pour nous rejoindre. Il professait : « chers amis, ces gens sont notre peuple et cette fois-ci ça va durer ». Nous nous taisions. Nos conversations semblaient perdre leur importance. De quoi parlais-je avec mes collègues ce jour de novembre déjà ? Il était sujet d’astrologie, de vacances. Mais silence. Les intellectuels avaient bien assez parlé. « Un spectre hantait l’Europe » et ce n’était pas « celui du communisme… » c’était un spectre jaune. Les brebis galopaient à l’étage supérieur de nos classes sociales. Elles venaient chercher du carburant. Elles demandaient nos députés. Elles rouspétaient. Elles prononçaient le nom de notre président. Un nom jaune. Tout pouvait devenir jaune. Cette information avait abouti à l’Acte 1.

Un an plus tard, la France s’était morcelée comme une banquise et pour les journalistes en quête de vérité c’était une chasse kaléidoscopique à l’opinion juste. Les réalistes modérés n’imaginaient pas alors que tout cela aurait lieu. Entre novembre 2018 et novembre 2019, je fréquentais les même petits commerces et conservais les mêmes loisirs, la même philosophie sans ressentir de remous. C’était le maelstrom des habitudes. Je ne pensais pas aux événements en saluant le boulanger, en fermant mon manteau jusqu’au menton pour me protéger du froid. Tout cela n’était pas encore réel. Tout cela ne faisait pas encore partie de l’histoire – pas partout. Ainsi, nous n’avions pas tous pas les idées jaunes lorsqu’un vagabond demandait l’aumône, lorsqu’une secte offrait un bulletin d’adhésion, lorsque les enseignes clignotaient de toutes les couleurs comme pour célébrer la prodigieuse invention de l’électricité.

Pourtant, aujourd’hui, je crois que nous sommes nombreux à avoir ressenti une même secousse dans le dédale des individualismes et des égoïsmes. À propos d’électricité, le courant avait quand même bien dû circuler. Il nous avait un peu chatouillé, en tant que classe moyenne, en tant qu’endormis ou que modérés. La crise écologique s’était ajoutée à cet élan pour réveiller quelque chose chez les plus sensibles. Quelque chose de l’ordre de l’instinct. Quelque chose qui renvoie aussi au bien commun de l’espèce. L’espèce qui commençait à se sentir sous l’eau, qui commençait à suffoquer, à ne plus connaître la couleur de l’herbe et le parfum des mimosas au coin des rues, au printemps. Sous les pavés, il n’était plus question de trouver “la plage”, comme le proclamait le slogan de mai 68, il était question de trouver la banquise morcelée. C’était le morcellement des opinions embarquées dans un processus presque naturel.

Chaque nouvel Acte des Gilets jaunes était annoncé comme un coup de gong. La manière dont il résonnait en moi ne me rendait pas fier. Non, aucunement fier de mon immobilité sclérosée. De mon immobilité aveugle comme une partie du pays. Personne ne se voyait dans le tumulte des manifestations. Il semblait que tout le monde avançait à tâtons. Masqué. Attrapant là une jambe. Perdant ici un bras. La stratégie militaire avait disparu du peuple. Alors on gueulait et on se prenait surtout des coups. La terminologie du mot “manifestation” prenait aussi une ruée de coups. Dans la nasse : les brebis. Et puis des brebis noires, des brebis vertes se mêlaient à l’attroupement. Et puis des loups incognito venaient dans le cortège. Certains y rôdaient depuis le début. Je veux parler des intrus et surtout des policiers déguisés en black blocks.

Après un certain nombre de coups de gong, le printemps vint. La France était ébouillantée dans un climat de violence. Dans Paris, je me perdis à la recherche de pécule moyennant service. Le théâtre des violences ne prévoyait plus d’entracte : donc un événement se produisit. Notre-Dame-de-Paris prit feu. L’événement fut lyrique, dramatique, mystique. Une vague de poésie s’était déversée dans les médias. Le président était venu en personne constater les dégâts dans le monument. Il s’était adressé à son peuple, qui n’était plus composé que de quelques chiens fidèles et de loups un peu bâtards. BFM TV a relayé. Puis, tous ceux qui ont l’habitude de parler ont parlé. Jean-Luc Mélenchon s’est exprimé d’un ton chaleureux, face caméra. Tout le temps de la construction, la Seine rythmait les travaux en voguant tranquillement vers la Normandie, et vers l’été.

L’été fut ardent dans toutes les forêts du monde. Le G7 réuni en France s’abstint d’en faire cas. Le Chili, la Colombie, la Bolivie, le Brésil, Hong Kong, l’Iran, le Liban prirent feu à leur tour en jouant un concerto de manifestations. La répression tombait souvent, rude et douloureuse. Mais d’autres bannières et d’autres lueurs demandaient à être vues derrière la fumée des incendies : Avenir Climatique, Youth For Climate, ANV-Cop21, Green Peace et de nombreux autres collectifs et mouvements. Début novembre, au moment de l’occupation d’un centre commercial Place d’Italie (mais ce fut vrai en maints endroits de la planète), un optimisme était né du désespoir. Une autre forme de protestation joyeuse. Bien que cependant elle devait accepter une réalité des plus obscures : la fin de notre système. La prévision, de plus en plus probable, de l’effondrement de notre société. La conscience écologique a ruisselé jusque dans les tuyaux étroits de la Convention Citoyenne pour le Climat proposée par le gouvernement français. De minces tuyaux dans un arrosoir qui n’était pas prêt d’éteindre le feu.

Ce n’était pas nouveau, mais cela devenait populaire. La conviction d’un collapse plus ou moins relatif pour le plus grand nombre bouleversait la philosophie. Un soir, je feuilletais une revue écologique dans une rue du 5e arrondissement de la capitale. En confrontant les textes, je réalisais quelque chose de nouveau dans ma conception de l’espèce humaine. Cette espèce-là était capable de rester solidaire dans le processus de destruction de sa société. Elle n’avait même jamais été tant solidaire que pour dépouiller ses ressources, détourner ses fleuves, intoxiquer ses cultures et l’air qu’elle respire L’espèce humaine avait façonné un nouveau visage de la Terre sans se poser de questions profondes, en quelques décennies. Le quartier du 5e était un témoin de l’action humaine. Il avait été fabriqué par elle. Sa forme, sa beauté ou sa laideur résultaient d’un mystère de la création humaine.

J’avais omis de croire que l’être humain était consubstantiel de la planète Terre. Un sentiment sans doute ancien avait empêché cette idée de pénétrer mon imagination. J’avais omis de croire que l’être humain pouvait constituer un vrai objet d’écologie, au même titre que les abeilles, que les plantes. Mais par quel orgueil était-il possible d’arracher mon espèce du reste de la nature ? Par quel orgueil l’espèce à laquelle j’appartenais détruisait-elle la nature comme s’il s’agissait d’un vulgaire objet de consommation ? Le rôle de la vie humaine dans l’écosystème était-il de contenir la fin de cet écosystème ? La différence que l’humanité prônait vis-à-vis du reste du vivant ne réside-t-elle pas en ce point-là ? Sa seule faculté destructrice ? Bien sûr : rien n’est si simple, ni déterminé par avance, mais il n’était plus inconcevable que l’être humain endosse inconsciemment le processus destruction de la Terre. Un processus qui se montrait tardivement, alors qu’il était déjà temps pour la Terre de changer de cycle pour délaisser l’anthropocène. Et les Gilets jaunes étaient la nature. Ils étaient comme les plantes, les brebis, les abeilles. Une nature aspergée de produits toxiques, et malmenée, bien sûr.

Je rentrais à la maison. Je réchauffais ma nourriture et allumais un écran lumineux qui diffuse de la musique et des images. L’histoire que je raconte n’est plus dès lors que celle d’un individu dans sa cellule. D’une abeille dans sa ruche. Celle d’un maillon d’une longue chaine qui forme la biosphère. Mais en tant qu’individu, voici que j’étais hanté par l’oikos (comme autrefois “l’Europe” par le “communisme” ?). Où étaient les hommes qui ne sont pas dans le monde du vivant ? Qui sont ceux qui allument la radio mais ne l’entendent pas ? Qui sont ceux qui digèrent les aliments et les rejettent sans même considérer qu’ils font partie du monde du vivant, pour ne pas dire du monde animal ?

Il y avait tant de difficulté à être seulement présent à soi-même. C’était peu de temps avant l’Acte 53 des Gilets jaunes. Celui qu’on appelle aussi, avec dérision, l’anniversaire des Gilets jaunes. Peu de temps avant ce 16 novembre 2019 au cours duquel la place fut nassée. Détonations et gaz toxiques avaient donné aux curieux l’envie de fuir. C’était peu de temps avant la grève générale et reconductible du 5 décembre. Une grève au goût de poivre. Mais une grève reconductible qui appelait tous les syndicats de la CGT à la CFDT qui était aussi prise à parti. Il est probable que ceux qui avaient l’habitude de parler ne parlèrent plus trop. Il est probable que ceux qui avaient analysé le début des Gilets jaunes comme du lointain passé se gardèrent d’analyser. Il est probable que les endormis ouvrirent un œil. Le temps présent régnait comme un hiver sans neige.

Cette affaire-là était à suivre, et cet affaire-là c’était peut-être enfin le peuple de brebis qui désignait la direction de son avenir. Après un an d’événements guidés par les Gilets jaunes et verts, ma mémoire me dit : c’est le temps qu’il faut au pollen. Aucun scribe ou observateur aguerri, cela dit, ne saurait prédire à l’avance la direction du vent.

Proposé par © Martin Wable
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