#6 Tom Buron : Dindéfelo – journal sénégalais

Tom Buron est né en 1992 . Son travail littéraire est nourri par la ville, mais aussi par des pérégrinations en Europe, Afrique de l’Ouest ou sur le continent américain. Il est traducteur de l’anglais et donne régulièrement des lectures musicales de ses poèmes. Il a récemment publié Nadirs aux éditions Maelström, formant une trilogie avec deux précédentes publications chez le même éditeur : Nostaljukebox et Le Blues du 21e siècle. Le texte suivant est l’évocation d’une virée en forêt qui prend à la fois la tournure d’une lutte et d’un pélerinage cabossé, dans la région de Kédougou au Sénégal.


Nous nous engouffrons dans cette jungle entre Sénégal oriental et Guinée, sinueuse tel le serpent premier, comme l’ombre du sang s’agitant dans les veines en cet instant, parmi les chimpanzés hilares et les soloms velus aux fruits de velours sombre. Nous y comptons déjà nos défaites et y cherchons les onguents — d’aucuns parlent d’elle comme de la « baignade mystique au pied de la montagne », Dindéfelo. Là, entre cobras et raines de théâtre, nos pas tentant de s’accorder au rythme déconstruit de la musicalité d’un lieu où le soleil ne pénètre que par de bien trop faibles interstices. Voilà ce qu’est le chemin de Dindéfelo, que certains chuchotent, et d’autres hurlent. Et nous ne pourrions être plus alertes, nos nerfs s’agitent ; nous n’avons rien avalé depuis l’ataya dans la caserne des pompiers, du côté de Kédougou, quelques heures plus tôt, tandis que nous attendions cet admirable 4×4. Nous disparaissons alors à travers des sentiers parsemés de trous innombrables et une pluie fine tombe tel un miracle, une légèreté prodige — averses, averses salvatrices dont nous avions oublié l’existence depuis si longtemps. Le chauffeur de compétition se bat contre ces petites plaines et ces rocheuses indomptables, les pneus semblant trébucher jusqu’à la secousse contre les racines de larges fromagers tandis que des fleurs pâles nous tombent enfin sur le visage, en valsant, adorables et guerrières ; un enfant — te souviens-tu de lui ? — a laissé tomber ses quelques rameaux de tamarinier de légende qui se sont brisés tels des os sous nos roues. Le tamarin que tes ancêtres disaient habité par un démon aux traits féminins occupé à voguer chaque nuit pour achever les aliénés, ou bien hanté par un esprit malin s’affairant à maudire et infester l’Homme de pensées en roue libre, jusqu’à ce que le crâne ne cède. Un pèlerinage, une lutte ? Dindéfelo, que les quelques chrétiens bassaris décrivent comme un éden, oubliant peut-être parfois que ce parc hespéridé de référence fut aussi lieu de torture par la main du geôlier. Entends-tu ce djinn palabrer par-delà les sifflements du souimanga quand nous débarquons enfin au bord de la chute ? Dès lors, ce n’est plus que le bruit de l’eau sur l’eau et contre nos pauvres désirs de rédemption. Mais ai-je seulement passé les collines d’Ibel et les villages peuls aux vieilles cases frappées par le soleil de saison, les gisements de marbre des bediks de Bandafassi, payé de mon corps abimé les routes sèches et hostiles pour me rendre à ce bout des mondes entre le Sénégal oriental et la Guinée, au pied de cette anse accueillant la descente de millions de larmes de griots semblant s’écouler directement du ciel ? Ai-je croisé les yeux du mamba, cet après-midi-là, à l’est des roches et dans les visions de Dindéfelo ?

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À propos de #CadranTerrestre :
Rubrique en ligne de la revue Les Nouveaux documents – poésie documentaire & lettres nomades. Elle est alimentée depuis mai 2019.

Texte © Tom Buron
/ Proposé par Les Nouveaux documents – le 20/12/2020