#4 Marine Riguet : C’EST Tuba – dans un village iranien entre Isfahan et Yazd

Marine Riguet est née en 1990. Elle écrit des textes poétiques et théâtraux. Elle est en outre docteure en lettres et chercheuse en humanités numériques. Le poème sonore suivant, initialement publié sur Carnet de fouilles, site web de l’auteure, est celui d’une rencontre dans un village iranien. Auprès des ruines, dans la maison de Tuba, Marine Riguet exhume des passages vers des histoires multiples, et invite à lire dans l’image le signe poétique que le contemplatif saisit au vol.


C’est dans ce village iranien, entre Isfahan et Yazd, que j’ai rencontré Tuba.

Sa maison est quelque part, au milieu. Elle ne se distingue pas des ruines. D’ici, on ne voit pas son toit. Depuis la rue on perçoit son jardin. Un tout petit carré, enclos et sec, dans la porte ouverte. Derrière, Tuba est si petite qu’elle s’entend avant de se voir. De la taille du coin d’ombre, recroquevillée dans ses jambes, sur un tapis qui a fini d’avaler ses couleurs. Elle est de ces âges qui ne retiennent plus le temps. Son visage, ses pieds, ses mains, ont la beauté des montagnes du Sud, tout en calcaire bruni, dans lequel l’eau, siècle après siècle, a moulé ses rides.

Ce jour-là, elle tenait son hidjad serré par une grosse pince. Elle a commencé à parler avant que je m’approche. Elle a continué en me tenant les mains.
Sa bouche roulait un farsi digéré depuis longtemps, plein des sourates et des poèmes d’Hafez. Un farsi qui racontait le deuil d’Hossein, l’aube qu’on appelle, et la peau des amants dans un soleil oublié. Qui racontait Tuba et ses cinq enfants, un sur chaque doigt, et son mari emporté il y a longtemps. Qui racontait Hassan, fils de Tuba, fils cadet, trésor, manifestant de la révolution à vingt ans, marchant droit, les mains nues, disparu dans la poussière des rues. Le silence du fils qui ne revient pas, des portes de prison closes auxquelles on frappe une à une, sans savoir, chaque matin, chaque matin jusqu’à ce que le corps soit rendu par morceaux dans un bloc de ciment.

Entre les sourates et les poèmes d’Hafez, Tuba racontait. Les autres enfants élevés, partis, vivants, et ce jardin qui reste. Alors elle se mit à pleurer doucement. La tristesse, c’étaient les grenades qui ne se laissaient pas assez de temps et qui pourrissaient avant de mûrir. Les grenades au bout des branches. Les grenades par terre. Et les bêtes, malgré l’épouvantail. Les bêtes dans son jardin. Ses larmes disparurent avant de couler, elle rit, et l’on continua à se tenir les mains.

Quand je suis rentrée, ensuite, j’ai regardé comment écrire son nom. Tuba. C’est le nom d’un arbre. Énorme, vert. Un arbre du paradis.

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À propos de #CadranTerrestre :
Rubrique en ligne de la revue Les Nouveaux documents – poésie documentaire & lettres nomades. Elle est alimentée depuis mai 2019.

Texte et vidéo © Marine Riguet
/ Proposé par Les Nouveaux documents – le 20/03/2020