#2 Jules Bergot : Murs mutiques — carnet péruvien, 12 août 2019

Jules Bergot écrit des correspondances sous formes de lettres-poèmes au cours de ses pérégrinations. C’est une manière d’en rapporter quelque chose. Dans le cas inverse, quel serait le sens de ces rencontres au détour des chemins du Pérou, de Chine ou de Thaïlande ? Il est aussi enseignant de lettres classiques et sait jouer du cas des mots dans leur enchainement.


Visuel de couverture Mur mutiques Jules Bergot

N’est-ce qu’à la nuit, lustrale eau noire et lactescente, que la voix mate des jours se polit, et de vil caillou s’éclaire, fulgurance dans l’errance, nouveau vaisseau qui chaloupe, en ocre écho à la taille des pierres lancé ? Zébra de fer dans l’encre trempé, là où s’abreuvent les animaux cosmographiques, trace ce que tissent les monolithes au sol, dans la Vallée Sacrée.

Silence brut, géométrique, comme imbriqué dans l’autre silence, gardien du sens qui lui fait face – puits de même profondeur pour l’esprit qui s’y engouffre – ne consent à nulle affirmative : c’est l’andésite, la pierre opaque aux cristaux de lune, la matière à mystères, peut-être.
Des villes entières où pas un murmure ne perce le secret des murs ; rien ne trahit ces blocs scellant l’alliance du ciel et des Andes, sinon ceux, fatigués, qui sont restés couchés dans le lit des rivières. Ainsi ces forteresses haut perchées ne sont pas nées des cimes : pierre à pierre on les a acheminées du fond des vallées – mais quels hommes pourraient en porter ne serait-ce qu’une ? Qui plus est, sur des sentiers escarpés, où le seigneur soleil flagelle et sans pitié fait saigner les peaux, laissant à ses chiens de poussière la curée ?
Voyez les temples au haut des marches, à implorer des astres un peu de clémence : eux subsistent, vêtus de lumière bue par les trapèzes, seulement – autant dire nus, leur refusant le linceul d’hypothèses dont les couvrent les guides.
Aussi ces terrasses qui, tombant des coteaux à pic, devaient chanter au son de l’eau qui cascade, tant est comme ubique le réseau hydrique, les voilà, bâti immense qui fuit les fouilles sous les denses taillis, son vert tombeau, les voilà à attendre dans un silence solaire – et sans semailles, l’herbe est jaunie, sous les pas craque, à midi crie à l’eau antique qu’elle se réveille, et irrigue à nouveau les canaux, et fasse rire les fontaines et ranimer la ville !
Car sans ça, qui saura dire mot qui vaille sur les mystères Incas ? Immobiles et mutiques, en autres Moaïs, rien ne se prend de ces pierres – à peine un toucher granitique où palpite au plus profond la puissance d’un cœur dense.

C’est alors que le premier dimanche d’août – j’étais ce jour à Moray, centre cultuel antique – au son des conques s’animèrent les sites, se parèrent en une phantasmagorie quasi magique des drapeaux de revanche ; de chaque horizon parurent des costumes riches et bariolés ; on les voyait porter en leur giron des offrandes, qu’ils berçaient de prières psalmodiées en langue quechua : les Incas réincarnés dans ces processionnaires venaient célébrer la Terre-mère et accomplir le rite. Musique et danses rythmaient le pas de la cérémonie chamanique, chacun venant en cercles concentriques irradier d’intentions les gestes pesés des grands prêtres – et les encensoirs en terre cuite répandaient aux quatre vents leur fumet propitiatoire.
Wataqallariy, grand raymi à la Pachamama, mirage où dansent les esprits, tu es fait de l’éternité des pierres : par delà les tremblements tu survis, sincère et éclatant.

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À propos de #CadranTerrestre :
Rubrique en ligne de la revue Les Nouveaux documents – poésie documentaire & lettres nomades. Elle est alimentée depuis mai 2019.

Texte et photographie © Jules Bergot
/ Proposé par Les Nouveaux documents – le 26/11/2019