#5 Benoît Artige : Saudades de Mazagão – à El Jadida au Maroc

Benoît Artige est né en 1983. Il vit et travaille en Île-de-France. Il a récemment publié le roman Madeleine lit (Éd. La Part Commune, 2020) et il tient le journal en ligne “Les lignes folles”. Au quotidien, la pratique littéraire de Benoît Artige s’entremêle à celles du dessin et du chant. Le texte suivant nous emmène à El Jadida, au Maroc, où l’auteur fait résonner en écho la saudade de l’écrivain portugais Fernando Pessoa (1888-1935). Saudades de Mazagão a initialement été publié en 2014 dans la revue Riveneuve Continents.


Dès que j’en ai l’occasion, je m’attarde toujours un peu à El Jadida qui n’a pour elle ni l’effervescence de Casablanca, ni la beauté d’Essaouira, mais dont l’atmosphère exhale un sentiment mêlé d’ennui, de calme et de mélancolie qui n’est pas sans charme. Les circuits touristiques n’y consacrent d’ailleurs pas plus de deux heures : quelques photos artistiques pour immortaliser le miroir d’eau dans la très shakespearienne citerne portugaise qui sent le salpêtre, une incursion sur les remparts, l’escale est vite ficelée.

Toutes mes visites suivent le même rituel : j’ai mes habitudes dans un café du bord de mer où j’aime rêvasser, surtout hors-saison quand la plage est nue, le soleil voilé. « Ta destinée est de naviguer à jamais sur la mer de l’amour sans voile », chante Abdel Halim Hafez dans le poste de radio installé sur la terrasse déserte. Parfois, c’est Oum Kalthoum qui m’accompagne par ces plaintes rauques. Toujours une mélodie ancienne qui donne à mon nouss-nouss une pointe d’amertume et fait de la baie majestueuse qui s’étire devant moi une scène de tragédie.

Comme il n’y a rien d’autre à faire dans cette ville que flâner, je prends mon temps. C’est sans hâte que je me dirige vers la citadelle portugaise, vaste vaisseau de pierre à demi-échoué sur le port. Je pénètre à l’intérieur et emprunte la grande rue qui la traverse de part en part, longe la citerne, passe devant l’ancienne église espagnole transformée en hôtel et monte sur les remparts. De là-haut, le sentiment du vide est saisissant. Suspendu entre les flots et le ciel, un horizon hétéroclite se dessine : toits plats d’inégale hauteur ornés de paraboles, minarets, fronton de synagogue, clochers insolites, guirlandes de linge et palmiers s’ébrouant dans la brise du matin. J’ai l’impression de voguer au-dessus d’une ville fantôme reposant au fond des eaux. Pris bientôt de vertige, je ne reste pas longtemps dans ces hauteurs. Mes pas finissent pas me conduire toujours au même endroit : devant le trou béant de la Porto do Mar, seule ouverture de la citadelle sur le large. Les bourrasques de vent et le cri des mouettes crient alors à mon oreille une langue étrange qui porte en elle l’écho lointain des multiples renaissances de cette forteresse.

Une nuit, alors que m’étais promené le jour-même à El Jadida, je fis un songe étrange : je rêvai que la cité portugaise se détachait du rivage pour aller voguer sur l’océan. Cela me tint éveillé jusqu’à l’aube. Il faut redoubler de prudence concernant les lectures faites avant d’éteindre les lumières : elles infusent dans votre sommeil et vous mettent en tête des pensées baroques. En effectuant quelques recherches sur la ville, je découvris que certains érudits, de ceux qui s’intéressent aux poussières que laisse l’homme derrière lui, relataient en détails les fantasmagories sorties de mon imagination : un jour de mars 1769, la ville, fondée par la Couronne portugaise sous le nom de Mazagão et qui était alors circonscrite à l’intérieur des remparts, défit ses amarres pour s’en aller voguer sur l’océan. Lisbonne abandonnait ainsi sa dernière emprise africaine qu’elle avait pourtant défendue pendant plus de deux siècles avec un acharnement féroce, la découverte de la route des Indes rendant soudainement inutiles les forteresses construites le long de la côte. Le souverain marocain avait accepté que les habitants s’enfuient par la mer, mais avant de monter dans les bateaux qui allaient les ramener vers leur patrie, ceux-ci tuèrent tous les animaux et minèrent les bastions du côté terre qui, explosant au passage de l’armée ennemi, firent de nombreux morts. Leur seul issue pour s’enfuir était de passer par la Porta do Mar. Ils y disparurent pour ne jamais revenir comme du menu fretin avalé par la gueule sombre d’un monstre marin.

De ce qu’il advint des Portugais après leur départ, personne ne s’y intéressa, à part nos érudits, ceux qui pensent que la vérité se trouve dans les rebuts de l’histoire, dans les marges des archives. Or, ils étaient partis en emportant Mazagão avec eux. Emportant, c’est le bon mot, d’un port à l’autre, du Maroc au Portugal, puis du Portugal au Brésil, leur ville flottante, par la volonté de l’omnipotent marquis de Pombal, qui avait relevé Lisbonne du tremblement de terre de 1755 grâce aux pensées des Lumières, avec la certitude que les principes de la raison peuvent s’appliquer de manière égale à toutes les choses, même les plus improbables, comme de transférer d’une rive à l’autre de l’Atlantique une cité entière avec ses habitants. Rien n’est impossible aux forces de l’esprit et de la logique, pensait alors le terrible marquis en redessinant, selon des tracés géométriques, les rues neuves du quartier de la Baixa à Lisbonne. Il n’est pas plus difficile de déplacer une ville que de tracer sur une feuille blanche deux lignes formant un angle droit. C’est ainsi que hommes, femmes, enfants et vieillards quittèrent leur pays si brièvement retrouvé et si vite perdu, pour greffer Mazagão la maghrébine en plein cœur de l’Amazonie.

Mais transférer une ville est aussi illusoire que de vouloir apporter la civilisation aux masses ignorantes : le projet insensé se transforma en fiasco. De marins conquérants, on fit des cultivateurs en prise avec une terre ingrate. Luttant à la fois contre les rudesses d’une nature hostile et l’indifférence de l’administration à leur égard, ceux qui ne s’étaient pas encore soustraits à cet enfer déchantèrent. La belle utopie se délita tant et si bien que Lisbonne finit par autoriser les colons à abandonner la nouvelle ville pour aller s’installer sur des terres moins sauvages. On rapporte que, pourtant, une poignée d’irréductibles ne quitta pas les lieux et qu’aujourd’hui encore leurs descendants perpétuent le souvenir du combat mythique de leurs aïeux contre les Maures.

Les bastions désormais inoffensifs et qui parsèment la côte marocaine sont exhibés aujourd’hui comme les traces les plus visibles de la présence portugaise. Mais ces traces témoignent de l’histoire comme la goutte d’eau sur la feuille témoigne de la rosée du matin. Une fois sèches, elles demeurent muettes et sans vie. Et le mot « présence » est bien trop tendre et léger pour évoquer ce que furent des années de lutte et de conflits…

En rebaptisant leur prise de guerre, les puissants font la démonstration de leur pouvoir ils les modèlent à leur image et les mettent sous leur coupe. C’est ainsi qu’au gré des conquêtes et des reconquêtes El Jadida changea souvent de nom : Mazagão, Al Mahdouma (la ruinée), Mazagan. De cette histoire houleuse, les guides font un modèle de brassage des cultures et des civilisations. Mais, la douceur de son climat et sa baie superbe ne doivent pas faire oublier que l’histoire de cette ville est l’expression d’une blessure toujours béante, celle d’une mémoire écartelée entre trois continents.

« Qui sait,
Si je ne suis pas déjà parti jadis, bien avant moi,
D’un quai ; si je n’ai pas déjà quitté, navire sous le soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre sorte de port ? »

Ces mots de Pessoa me reviennent aux lèvres à chaque fois que je franchis les grilles de la Porta do Mar. Aux heures de grand silence, lorsque plus rien ne bouge, les voix flûtées du vent soufflent à mon oreille une mélodie dont la mélancolie s’empare bientôt de toute la ville. S’il y a une mémoire de l’épopée lusitanienne à chercher sur les rivages marocains, elle réside peut-être dans ce sentiment ambigu et indéfinissable que les Portugais nomment la saudade et qui flotte dans l’air à la fois poison et élixir, douleur et baume. C’est un drôle d’héritage, en vérité, qui sommeille à l’ombre du vaisseau de pierre. Dans l’attente d’un impossible retour, El Jadida porte en elle la saudade de la cité enfuie qui n’a laissé pour toute trace sur l’eau qu’un filet d’écume.

Post scriptum : Il faut savoir remercier ses compagnons de route. Sans la lecture de Mazagão, la ville qui traversa l’Atlantique de Laurent Vidal (Flammarion, 2008) et la découverte des centres d’art contemporain fantômes de Laurent Mulot (www.mofn.org), je n’aurais jamais rien su de cette histoire…

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À propos de #CadranTerrestre :
Rubrique en ligne de la revue Les Nouveaux documents – poésie documentaire & lettres nomades. Elle est alimentée depuis mai 2019.

Texte et photographie © Benoît Artige
/ Proposé par Les Nouveaux documents – le 20/06/2020

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