#1 Marie-José Pillet : Champs de Berchères (couloir-paysage tactile) — texte inédit.

Dans ce court texte, Marie-José Pillet revient sur son rapport à un paysage, les champs de Berchères, qu’elle synthétise pour traduire en matière dans son travail. Par la fiction, elle dévoile ce qu’est pour elle une œuvre idéale. Son personnage est dès lors affairé entre le monde de la nature et l’œuvre humaine qui s’y relie.


Visuel Champs de Bercheres, Les Nouveaux documents

L’aspect visuel du paysage est banal. Une légère cavité du terrain forme une cuvette dans laquelle coule une rivière bordée d’arbres. Au premier plan, un terrain en pente ébouriffé d’herbes hautes invite à la roulade jusqu’à un petit champ labouré. Derrière la rivière, d’immenses champs cultivés se succèdent, blé, maïs, avoine, seigle tandis qu’à l’horizon bleuté se dessine les bâtiments d’une grosse ferme.

La réalisation de l’environnement artistique se divise en huit parties qui correspondent aux huit terrains, cultivés ou en friche, rivière comprise. L’artiste y inclut toutes les saisons. Elle mélange la paille hérissée des chaumes, la terre aérée des labours, ou la tendresse du blé vert. Son paysage ne mesure pas le temps, elle l’étudie changeant.

Dans le paysage réel situé près de Berchères, elle a ramassé les matières qui le constituent comme le ferait un archéologue. Elle égrène les mottes de terre, elle écoute le vent, elle se pique aux orties, elle dévale la pente d’herbes hautes en galipettes, elle caresse les épis barbus de l’orge, elle se cogne à l’asphalte, elle se griffe aux tiges drus des chaumes, elle traverse le champ labouré de sillon en sillon avec la sensation d’être géante… Dans son panier, elle ramasse quelques cailloux, de l’herbe, des épis de blé, des épis d’orge, un peu de terre et l’eau de la rivière. Elle ne sait pas encore comment elle va collecter ce qu’elle ne peut pas toucher comme la ferme au loin et tout l’air qui est au-dessus d’elle.

Elle a photographié chaque parcelle, a noté leur aspect tactile. Elle a mémorisé ce qu’elle ressent. Elle cherche à différencier les composants sensoriels pour les transposer comme dans une partition musicale. La musique est sa discipline bien qu’elle n’ait jamais appris à jouer d’un instrument. Elle fait partie de sa vie un peu comme une langue maternelle. Une connaissance inconsciente. Dans son enfance, sa mère remplissait toute la maison de sa voix de soprano. Une voix forte, sortie des entrailles, expressive qui donnait le ton à ses jeux. La musique devient alors pour elle une sorte de baromètre, une façon d’évaluer ce qu’elle ressent. Non pas les sentiments, mélancolique ou joyeux mais la sensation tactile de la vibration de l’air sur le tympan.

Pour Champs de Berchères, elle recompose la douceur ou la rugosité des matières, la sensation kinesthésique et tactile qu’elle a de l’espace réel du paysage. Sa palette est infinie, et son motif une référence.

À chacune des parties du paysage, elle construit une base de recherche qui est un préambule à la réalisation finale. À son atelier, elle se sent à la fois poète, scientifique, chercheuse de matières, artiste-bricoleuse, dessinatrice, photographe. Elle joue toutes les qualités à la fois à la manière des enfants qui sont tour à tour docteur, marchand de légumes, maîtresse d’école et clown ou trapéziste.

Toutes ses pensées la mènent à ce paysage. Elle est habitée. Elle collecte les matériaux dans des casiers qu’elle fabrique elle-même pour pouvoir les toucher avec les pieds. Elle crée des croquis tactiles avec toutes sortes de matériaux pour appréhender la sensation avec les mains.

Par exemple, elle cherche à rendre la sensation qu’on a de l’herbe touffue sous laquelle se cache la terre pierreuse. Sous ses doigts, elle l’interprète en un petit tapis de coton et de raphia dans lequel s’accrochent des éléments durs en pâte à papier. Elle cherche à rendre l’humidité de l’herbe. Elle tisse alors dans la trame d’un grillage, du film de polyéthylène. Elle tisse aussi avec des plumes de cygne la légèreté chatouilleuse des herbes sèches. Elle cherche encore avec d’autres matériaux. Elle entremêle des fils de coton et de soie sur un tapis de poils de coco pour que la main touche le mélange de douceur et de rugosité du tapis d’herbe. Et encore. Elle fait tenir dans de la pâte résineuse de longs brins de chanvre qui s’ébouriffent comme une tignasse d’herbe folle.

Ainsi chaque composant du paysage, un champ en friche, des champs cultivés, une rivière bordée d’herbes, une route, une ferme au loin, demande une étude particulière qu’elle réalise en esquisses tactiles pour la main. Comment retrouver avec d’autres matériaux, la sensation qu’on a d’être à la fois chatouillé et râpé par les épis d’orge ? Elle enroule sur des fils tendus au-dessus de petits coussins râpeux des petites grappes de fils de nylon pour que la main qui les caresse, ressente le chatouillis râpeux des épis d’orge. Pour retrouver cette même sensation des épis aux poils rêches, elle coud des petits coussinets remplis de paille, elle fabrique des pompons de raphia qu’elle mélange avec des petits tourillons de poils drus. Elle confectionne un tissu de rayonne et de polyester dont les petits volants sans ourlets s’effilochent pour qu’ainsi, les doigts s’accrochent aux fibres.

À chaque élément du paysage, elle se pose une nouvelle question qu’elle ne peut répondre en une seule fois. Les sensations sont multiples. Elle cherche vainement à synthétiser. Elle transpose la sensation issue de matériaux naturels et vivants par d’autres matériaux, quelque fois naturels ou synthétiques. Elle rivalise avec la nature et elle sait le combat inégal. Elle continue malgré tout, sa démarche est impérative.

Elle juxtapose des petits ressorts les uns à côté des autres qu’elle attache sur un socle en bois. La pression des mains sur les ressorts les fait rebondir comme les pieds quand on marche sur la terre fraîche labourée. Et encore, elle remplit dans de minuscules coussins en tissu de skaï, des graines de millet, du sable ou des grains de riz. Quand on les saisit on pense à la malléabilité de la terre. Elle remplace par endroit l’ondulation du carton par des petits rectangles en miroir pour que la main glisse entre une matière plate et froide et une autre ondulée et tiède. L’hostilité des orties et des ronces près de la rivière se traduit en une tapisserie où la paille de fer piquante s’entremêle avec les tampons à récurer légèrement plus doux. Elle dispose ensemble les photographies et les notes prises sur le terrain. Elle ordonne avec des mots ce qu’elle ne peut pas contenir ni pour les yeux ni pour la peau. Elle invente un chuchotement.

Le paysage se transforme en un couloir de 10 mètres de long. Elle enferme dans cette longue boîte les strates de sa perception sensorielle : l’humidité des herbes ébouriffées en un tapis de film polyéthylène, la terre aérée des labours en une superposition de mousse et de paille, la fraîcheur lisse de la rivière en une constellation de petits miroirs, les jeunes pousses de blé en des rubans de bolduc, le chatouillement des épis d’orge en des filaments de tissus suspendus, la dureté rugueuse de l’asphalte en un tapis de toile émeri et le vide du lointain en une succession de ballons soyeux. Comme une coupe géologique des sensations qu’on regarderait par la peau. Elle donne à toucher le dessus de la terre ce qu’un géologue donne à voir ce qui est caché au dessous.

Son couloir-paysage tactile, comme elle l’appelle en sous-titre, se présente extérieurement comme une sorte de chenille raide en bois peint de jaune clair dont les béquilles attachées aux parois pour élargir la base l’affublent d’une vingtaine de pattes. La construction se présente en une force énigmatique. On le devine par l’existence des deux portes dont l’une appelle l’ouverture avec un bouton de porte en porcelaine. « Entrez les pieds déchaussés », lit-on sur un petit écriteau avant de pénétrer à l’intérieur.

Pour des raisons évidentes d’usure et pour une appréhension tactile efficace, l’artiste demande à son visiteur de se déshabiller. Au moins les pieds !Se mettre à nu réellement ou symboliquement. Toucher revient à la condition première de la peau, celle de rencontrer l’objet sans protection. L’interdit sur le toucher viendrait-il de ce dénudement ? Quand on touche, on se montre tel que l’on est en même temps qu’on s’expose à tous les dangers. On le sait depuis l’histoire d’Adam et Eve où le toucher de la pomme révèle leur nudité et les expulse de l’innocence, de l’insouciance, de l’immatériel. Depuis cette histoire réelle ou inventée, comment prévoir les conséquences d’un acte pourtant anodin de s’approcher au plus près de la matière ? Toucher demande de la mesure, ni trop ni pas assez. L’organe de la peau, elle-même une limite, juge constamment ses propres limites de perception.Libre de toucher ou de ne pas toucher. La petite consigne de l’entrée prévient non seulement d’un délestage mais aussi d’un échange réciproque entre toucher et être touché. La première limite à franchir n’est pas celle de la porte qui ouvre vers l’inconnu mais celle de se mettre à découvert.

Voir le couloir-paysage ne prévoit rien. Il est là en un volume vivant. Tel un paysage ! Un tableau de marine fait-il apparaître la profondeur de la mer ? La vue des crêtes enneigées montre-t-elle la température de l’air ? La photographie d’un village donne-elle à voir l’intérieur des maisons ? Voir prévoit au mieux la mémoire d’un toucher et nous met le plus souvent à distance.

Le paysage s’enferme dans une boîte pour qu’on puisse le surprendre au plus près de soi. L’artiste veut une rencontre réciproque où le paysage se laisse toucher autant qu’il touche. C’est parce que nous sommes matière pensante, pense-t-elle, agissante, vivante que nous pouvons avoir cette réciprocité de toucher la matière et d’être touché par elle. Voir commande la distance et par elle la possibilité d’une fuite alors que le toucher impose la proximité, voire l’intimité. C’est pourquoi l’artiste cherche à définir le paysage entre son appréhension visuelle et celle du toucher pour le contenir par tous les sens. Elle invente la matière vivante avec la mémoire de ses sensations tactiles. Sa démarche est nécessaire et impérative, elle crée son paysage sans se retourner en arrière pour qu’il existe dans la peau.

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À propos de #CadranTerrestre :
Rubrique en ligne de la revue Les Nouveaux documents – poésie documentaire & lettres nomades. Elle est alimentée depuis mai 2019.

Texte et photographie © Marie-José Pillet
/ Proposé par Les Nouveaux documents – le 02/05/2019