Petite suite pour San Francisco – Francis Combes (extrait)

Petite suite pour San Francisco (2007) :

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Ode à San Francisco
                                               pour Aggie Falk, Jack Hirschman  et Lawrence Ferlinghetti

 Je te salue, San Francisco, ville cosmopolite et pacifique
Je te salue, ville américaine qui joue aux montagnes russes,
Je te salue et je salue pour commencer la géographie exceptionnelle de ton corps accueillant avec tes hauteurs qui respirent, tes épaules et tes seins qui se soulèvent et d’où les rues dévalent vers la baie et vers le Pacifique,
Je te salue toi et ton ventre qui s’aplanit du côté d’Union square, ton ventre et tes jambes qui s’allongent vers le port,
Je te salue toi et tes tramways qui grimpent et descendent tes collines, encordés comme des alpinistes qui plantent leur piquet dans la roche
Je te salue toi et tes tramways brinquebalant où s’accrochent comme des grappes les hommes et les femmes, grains de raisin dans la vigne ambulante de la grande ville où chacun chaque jour se rend librement au pressoir des ateliers et des bureaux
Je te salue San Francisco, ville cosmopolite
Hi ! San Francisco
Hi ! Hi ! et Hi…
Ay ! des latinos, l’admiration et la nostalgie…
Ay que linda ! le cri d’amour et de plaisir et la douleur aussi qui nous fait dire en français Aïe !
San Francisco, ville en blanc et noir, ville comme un échiquier, tracé au cordeau où le cheval de la liberté doit jouer à sauter par dessus les cases du damier
Ville blanche, fantôme volant d’un port de la Méditerranée, la sieste et le vagabondage, quelque part du côté de North Beach, la petite Italie
San Francisco ville vacante et voyageuse
ville village
ville avenante et promeneuse où j’ai beaucoup marché
ville piétonne où les voitures n’ont pas encore mangé tout l’espace vital des hommes
ville humaine où on ne croise pas que des centaures, des culs-de-jatte sur pneumatiques
San Francisco, ville noire aussi de la fortune et de l’efficacité,
San Francisco, ville blanche des limousines à air conditionné, limousines interminables pour richards minables, bruns blonds ou décolorés, avec des bagues aux doigts et des montres Cartier en or
(Dans la boutique de l’avenue Post, achetez-en une pour 35 000 dollars)
San Francisco, où ici comme ailleurs en Amérique, croisent dans les rues les requins silencieux des limousines blanches ou noires, corbillards pour momies et pour morts-vivants.
San Francisco, ville noire de la joie de vivre, avec le jazz qui s’enfuit par la porte ouverte du bar, le dimanche après-midi, le jazz à la chemise déboutonnée, le pantalon sur les pieds qui saute par la fenêtre et va danser dans les rues
Je te salue ville paisible et pacifique
de la côte pacifique
ville où l’on pourrait entendre du côté de l’Embarcadero résonner le « Camerado » de Walt Whitman
San Francisco, ville qui vote pour la paix et n’a pas oublié tout à fait le souvenir des fleurs dans ses cheveux,
Je te salue pour les fleurs mauves du bougainvillée contre le mur de la maison ocre, à l’angle de Chestnut et de Powell, peut-être
Je te salue pour la senteur des campanules hallucinogènes du datura,
Je te salue pour les fleurs rouges des flamboyants, pour les eucalyptus et pour les saules pleureurs,
Je te salue pour l’église ensoleillée de verdure dans Washington square,
Je te salue pour le glaive blanc de la Tour panaméricaine, planté en plein centre de la ville, comme la pointe d’un cadran solaire
Je te salue pour le portique rouge de ton Golden Gate, perdu dans la brume au milieu du ciel bleu
Je te salue pour la tour Coit, souvenir du tremblement de terre et incitation publique à la copulation,
Je te salue même pour les gratte-ciels du quartier des affaires qui brillent dans la lumière du soir
les sombres gratte-ciel, temples du culte solaire au dieu dollar
modernes équivalents des pyramides antiques, autels des sacrifices humains, monuments surhumains, supra-humains et inhumains,
Je te sa lue pour tes gratte-ciel qui ne manquent pas de beauté, (mais la beauté est une catin ; depuis toujours elle couche avec le pouvoir et l’argent)
Je te salue pour tes gratte ciel lumineux qui maintiennent dans l’ombre ceux qui vivent à leurs pieds
(La révolution, sera faite le jour où ceux qui fréquentent les sommets travailleront pour ceux qui sont en bas, sur toute la Terre, et seront leurs employés… et ce jour risque d’arriver car l’humanité ne pourra bientôt pas faire autrement pour survivre.
Alors les gratte-ciels deviendront des fusées utiles
et les navettes spatiales ne serviront plus à promener les milliardaires en laisse autour de la Terre
mais se changeront en arches de Noë pour embarquer l’humanité et pour la sauver)
San Francisco, je te salue pour les étoiles que le mica de tes trottoirs jette sous les pieds des passants qui sillonnent le ciel de tes rues
San Francisco
Je te salue pour les enfants qui apprennent à jouer au base-ball, derrière un grillage, harnachés comme des guerriers sur le sentier de la paix
Je te salue pour tes Champions et aussi pour tes perdants
Je te salue pour la petite chinoise de Grant Street, avec sa tunique rouge brodée
et pour celle du bureau de change, en bas de Jackson Street
Je te salue pour la jeune Toscane, fine et insolente comme une va-nu-pieds sur un tableau de Guttuso, qui chante avec des gestes de semeuse « O sole mio » et lance des lazzi pour arrêter le client à la porte du restaurant italien
San Francisco, je te salue pour les malheureux esclaves de la réussite individuelle, qui courent après leurs deux jobs, vivent dans la périphérie, travaillent au centre-ville et ne voient pas le jour
San Francisco, je te salue pour tes mendiants
Je te salue pour le malade du sida, qui, fidèles aux méthodes de la publicité, pour défendre sa part de marché, a dessiné au feutre des cercles autour de ses plaies et de ses sarcomes, sur sa peau, dans Market Street
Je te salue surtout pour tes mendiants qui ne sont pas seulement des victimes mais qui portent en eux la légende de la ville, le rêve de la liberté, de la différence et de la non conformité,
Je te salue pour celui qui est assis, indifférent au business et à son propre business, un gros livre dans les mains, près du siège de la Standart Oil,
je te salue pour la femme peinte en bleu qui porte sa maison sur son dos,
Je te salue pour le clochard de la rue Columbus, affalé le long du mur, qui fait la manche et sirote heureux son capuccino,
Je te salue pour tes mendiants et pour tes fous
pour Roy the Black et pour Roy the White
Je te salue pour les pauvres de Bay View, qui du haut de leur colline dominent le paysage, les pauvres effacés du paysage et dominés qui vivent dans les bâtiments de fortune des sans fortunes du ghetto
Je te salue pour les trois jeunes noirs assis sur le trottoir, dans le parking près des entrepôts et de la centrale électrique, en bordure de l’eau et qui s’occupent activement à ne rien faire
pendant que des prêcheurs hissent dans le quartier le drapeau rouge avec l’étoile et le croissant de la Nation of Islam
San Francisco, je te salue pour les enfants de Bay View qui tombent régulièrement, sans raison, sous les balles des gangs
(quand les pauvres se tuent entre eux, les riches peuvent dormir tranquilles)
San Francisco, je te salue pour les volontaires de la Bibliothèque municipale et pour tous ceux qui se battent
San Francisco, ville de Jack Hirschman et de Lawrence Ferlinghetti, je te salue pour tes poètes,
je te salue pour la poésie, pour la compassion et pour la passion, pour la conscience hyper-sensible de la poésie,
Je te salue pour le poète qui peint des banderoles exigeant la démission du président et les affiche dans la vitrine de City Lights, le poète de quatre-vingt huit ans qui fait du vélo dans les collines et jette autour de lui les pétales joyeux de ses poèmes
Je te salue pour le barde moustachu aux yeux rieurs, qui convoque les poètes du monde entier, l’amitié et la fraternité à la terrasse du café Trieste, boit de la vodka et chante tard, au bar du Specs, Woody Guthrie, le blues, les chants populaires de l’amour et de la révolution,
San Francisco où nous avons parlé anglais, français, italien, russe, hongrois et chinois
San Francisco, image d’une Amérique que nous aimerions aimer
San Francisco, ville paisible et pacifique dont la richesse un jour se déversera dans les mains des pauvres du monde entier,
je te salue pour l’Internationale qu’ensemble ici nous avons chantée.

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Lire la suite sur le blog de Francis Combes.


Francis Combes [:] est le directeur de la Biennale des poètes en Val de Marne. Il a été l’un des fondateur des éditions Le Temps des Cerises. Il a dirigé la maison d’édition pendant 18 ans (1993-2011), il a également présidé l’association des éditeurs indépendants, L’Autre livre pendant une dizaine d’années. Pendant quinze ans, il s’est occupé, avec le poète Gérard Cartier, de la campagne d’affichage poétique dans le métro… Homme d’engagement, il mène en même temps une importante activité en tant que poète. Il a publié une quinzaine de recueils, dont La Fabrique du bonheurCause communeLe Cahier bleu de Chine ou La Clef du monde est dans l’entrée à gauche. Ses poèmes sont traduits en plusieurs langues et il est invité dans des festivals internationaux (San Francisco, Sarajevo…) Il traduit aussi plusieurs poètes étrangers (Heine, Brecht, Maïakovski, Attila Jozsef, des poètes américains…).

www.letempsdescerises.net.

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