Attroupement sans arme d’une femme diplômée – 08/02/2017

Au regard des témoignages contre les violences policières, tels que ceux émis tout récemment, et sur toutes les chaines, concernant les agressions subies par un jeune homme de Seine Saint-Denis (et dont les conséquences ont été l’éclatement d’autres indignations), voici quelques lignes d’un témoignage anonyme. Un partage plus personnel autour de l’expérience policière et dans le temps plus long. Cette « mise en perspective », afin d’interroger des événements de l’actualité au travers d’une voix qui, étant subjective, en est comme une ramification, autrement essentielle :

« Vers 11h30, une enquêtrice maternelle vient me chercher, et décrète à partir de mon apparence que « je n’ai vraiment rien à faire là », contrairement aux autres. Elle me propose même de boire et manger à son bureau, en s’excusant pour toutes ces heures perdues, dans le froid et dans l’incertitude. Le questionnaire commence, « rien de bien méchant, [je] verra[i] ». En effet, des questions assez sommaires, auxquelles il m’est d’ailleurs assez aisé de répondre par la négative : « avez vous lancé des projectiles sur les forces de l’ordre ? », « reconnaissez-vous avoir eu un comportement violent à l’égard des CRS ? », « avez vous vu des gens virulents à l’égard des forces de l’ordre dans votre entourage? » (j’en oubliais presque que j’étais accusée d’ « attroupement sans arme », et non d’agression à l’égard d’un ou plusieurs agents), « avez vous piétiné les hommages aux victimes des attentats ? »

Quelque instant plus tôt le témoignage exprime le contexte :

« Arrivée, je suis menottée pendant un long moment au banc de l’entrée du commissariat. Une femme décide enfin de m’accorder son attention après avoir bien discuté et rit avec ses collègues. « Et ça c’est quoi ? ». Ça, c’est moi. Elle demande à un collègue de me décrocher mais c’est elle qui me prend par le bras et m’emmène dans une petite cellule. Elle m’interroge (à la deuxième personne évidemment) sur ma « mentalité de merde », qui selon elle a consisté à saccager les hommages faits aux victimes des attentats. À ce stade, j’ignorais encore que les médias avaient mis l’accent sur ce sinistre détail ;  je ne vois donc vraiment pas de quoi elle veut parler. Elle insiste et continue de m’insulter indirectement, s’en prenant à mes supposées pensées, comportements, projets, amis. »

La description est longue peut-être parce qu’attachée à déceler ce qu’il y a de désespérant dans l’indifférence bureaucratique ou plus largement au sein des services « de la sécurité », conforté par la conviction qu’ont peut-être trop rapidement ses acteurs de servir la « justice » . Celle-là même qu’Anna Arendt cherchera à comprendre toute sa vie, marquée en 1961 par le procès d’Eichmann ?

On est libre toutefois de désigner le malaise d’une société qui peine. Le pouls instable d’un corps social qu’il s’agit de distinguer. On n’ignore pas non plus que les infrastructures de la police et le matériel peuvent laisser à désirer, et que les violences ne sont pas unilatérales. Le témoignage conclut sur l’importance de garder le droit manifester  :

Je ne sais pas à quelle génération j’appartiens, (ni si de « génération » il convient de parler). Ce qui est certain c’est qu’il faudra trouver une autre catégorie incantatoire que celle de « génération Bataclan » par rapport à ce qu’il s’est passé dimanche dernier. Éspérons qu’elle soit d’un autre registre, et qu’elle fasse effectivement hommage aux victimes des attentats en sortant tous ceux qui ont survécu de la catégorie des victimes, pour les faire entrer dans celle des citoyens. Il est peut-être temps de se dé-victimiser, y compris pour résister aux djihadistes, au moins sur un plan théorique et médiatique. Mais alors même que cette journée du 29 novembre aurait pu être pleine d’espoir parce que des persones ont récupéré la rue qu’on veut leur interdire (si ce n’est pour faire les courses de Noël dans les grands magasins : notons à ce propos que dans la FNAC et les galeries La Fayette beaucoup de visctimes potentielles étaient attroupées ce jour-là ! Les médias décident de mettre sous le feu les quelques actes isolés des dénommés « profanateurs ». Je ne pense pas avoir plus perturbé le deuil de ces familles que l’a fait nôtre gouvernement en balançant éffrontément des bombes quelques heures après les événements.

Bien entendu, et malheureusement, certaines franges de la population française sont confrontées à ce genre d’expérience policière de manière fréquente. Comme on me l’a rappelé plusieurs fois cette nuit là : n’étant pas « colorée » je n’aurai pas trop de problèmes bien que je n’eus pas mes papiers sur moi. Il faut donc continuer à s’insurger contre ces pratiques discriminantes dans un état de droit comme le nôtre. Mais il faudra aussi se demander si l’« État d’urgence n’est pas finalement un « État policier » (nombreux slogans les associaient dimanche dernier), et dans ce cas, si nous sommes tous prêts à accepter de vivre ces expériences au quotidien, dès que nous nous manifestons comme citoyens conscients et concernés. Penser et se manifester politiquement ne doit pas devenir un crime.

Et, en rapport étroit avec ce que nous fait savoir la Cour des comptes, qui met l’accent sur le budget lié à l’Etat d’urgence. Et à toutes les sonnettes d’alarmes financières, privées ou publiques. Dont toutes ne nous regardent pas à condition qu’elles ne transpirent dans les affaires d’un potentiel représentant du pays, et à défaut de conclusions imparablement logiques, faire sonner une voix qui n’est pas celle d’une chaine ou d’un journal comptant des dizaines de salariés mais une voix unique comme celle d’un poème, permet autrement peut-être de se familiariser à notre citoyenneté en exil quelque part. On est libre de prêter l’oreille dans les lieux publlics, ou les transports, de d’y méditer. Lors que frémissent d’autres nouvelles encore, bourgeonnent d’autes éclats de voix dans l’humidité du crépuscule. Et qu’on ignore le long tracé de la carte historique dans laquelle les nouvelles du 8 février décideraient d’imprimer leur empreinte.

Et, de citer, Todorov, qu’on salue en regardant le ciel hélas depuis ce mêmee 8 février : “Il ne faut pas s’endormir simplement parce que la démocratie est mieux que le totalitarisme !”

Proposé par © Martin Wable /
Liens / France Culture : La Grande table du 08/02/2017, Tzvetan Todorov, humaniste et insoumis / Télérama : archives du 07/02/2017, propos recueillis par Catherine Portevin / Le Monde : article du 08/02/2017, L’Affaire d’Aulnay prend un virage politique / Cour des comptes : rapport public annuel du 08/02/2017.
/ Lire sur Mediapart.

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