La politique des singes Chronique cosmoréelle – mardi 10 juillet 2018

« Vous êtes priés d’accéder au quai muni d’un titre de transport (1) et d’une pièce d’identité (2) […]. Nous vous rappelons que les accompagnateurs ne sont pas autorisés à accéder au quai (3) et que les trains ne disposent pas de service de restauration à bord (4). N’oubliez pas de vérifier vos autorisations bagages (5). Bon voyage […]. Nous rappelons aux personnes accompagnant les voyageurs de ne pas monter dans la rame (6…) ».

En novembre 2017, les passagers étaient accueillis sur les quais des nouveaux trains low cost Ouigo. On pouvait dénombrer que, sur la diffusion de quelques messages durant une quinzaine de minutes, les passagers ne recevaient pas moins d’une quinzaine d’instructions. Au début, la nouvelle campagne de publicité Ouisncf n’avait pas encore fait son apparition. On ne parlait pas de bouleversements majeurs à venir, seulement la fluctuation des rumeurs. On ne déterminait pas les mois de grève intense des cheminots qui viendraient s’ajouter à celui de mai 68, un demi-siècle plus tard. Le Ouigo démarrait et il y avait « Audrey, votre chef d’équipage ». J’interrogeai ma voisine, une femme avec un accent polonais : « oui, c’est bien, c’est moins cher ». Et il y avait une cohorte d’agents avec des vestes synthétiques et des casquettes. Un grand homme avec une coiffure rastafari qui contrôlait les passagers. Il nous expliquait de jeter nos déchets, puis diverses consignes, et terminait sur « est-ce que je me suis bien fait comprendre ? ». Mes oreilles restaient transies d’étonnement et le train laissait vide le quai de la gare de Massy TGV. Un quai sans décorations, séparé de l’extérieur par des barreaux rectangulaires ; ponctué de caméras tous les 10 pas – braquées sur les passagers à chaque départ – et qui attendaient dans l’obscurité le compostage. Ces décors n’étaient pas sans me rappeler les années entre-deux-guerres et après-guerre, décrites par des auteurs du xxejusqu’au Nouveau Roman. De Voyage au bout de la nuit (1932) de Céline à L’acacia (1989) de Claude Simon – qui décrit cette période historique. Mais il y eut des affiches. Premièrement, une immense affiche de paysage tropical au niveau des contrôles, puis des panneaux numériques d’information et enfin la publicité amenait des couleurs. L’époque était tout autre.

Six mois plus tard, je devais passer du temps à la capitale et c’était le printemps, on rendait hommage aux femmes d’abord : « Si vous êtes témoin d’une situation de harcèlement dans les transports, n’hésitez pas à donner l’alerte » entonnait la voie du métropolitain. De scandale en prises de conscience pour l’intérêt général, on faisait la loi pour célébrer la démocratie ou, plutôt, sa sœur bâtarde : l’opinion publique. Puis on commémorait mai 68 et ses slogans. Les Black blocks défrayaient la chronique. Les insoumis firent une « fête » au chef d’État. La police aussi célébrait l’évènement historique en dissipant les rassemblements. Un ami, promu depuis peu chef de service à la sncf, me dit : « moi je m’en fous des grèves. Je ne comprends pas ». Ce soir-là, on discutait entre deux instants nomades. Avant de s’engouffrer dans la chaleur vacante de la nuit des transports. Il semblait qu’on se connaissait bien. La parole avait cela de riche qu’on pouvait, semblait-il, s’y aventurer comme dans un parc de banlieue. (On peut ainsi « trainer », « flâner », « parcourir » les pavés, un soir, avec la prudence de l’étranger ou l’anonyme qui, ne connaissant pas un lieu, le déchiffre. Un touriste qui s’attarde patiemment à mieux appréhender un terrain, loin des soirées et du chahut, des grands axes et des rituels endogènes). Oiseaux migrateurs auprès d’un lumière qui baille de fatigue sous la grisaille.C’était un dimanche soir.

En rentrant, je remarquai une affiche contre le harcèlement dans les transports : une femme isolée se tenant à la barre du métro et un loup, des loups, grognant pour représenter la prédation des harceleurs. Le lundi suivant, j’observais, sagement, les femmes assises d’un côté de la rame et les hommes de l’autre. Les regards ne se mélangeaient pas non plus. Ils ne rencontraient pas.

Le 1er mai, on annonçait que les Black Blocks avaient détruit le Mc Donald’s de la gare d’Austerlitz. Puis, le 14 mai on avertissait de l’attaque terroriste dans le quartier de l’opéra. Les regards fuyaient comme des nuées de papillons dans les transports. Puis, il semblait qu’avec le temps – comme les branches chahutées d’une forêt dans le vent reprennent ensuite leur place – on retrouvait son calme. Était-ce cela, être adulte, être un élément de la génération de mai 2018 dans la région capitale ?

En novembre 2017, 6 mois plus tôt, c’était dans le même bain d’agglomération urbaine, des communautés africaines se réunissaient pour pousser leur cri d’indignation vis-à-vis de la communauté internationale. Des événements étaient restés en suspens et avaient souffert d’un manque de médiatisation, et touchaient encore principalement un groupe d’intellectuels prêt à revendiquer des droits. La visite du chef de l’État au Burkina Faso avait réveillé des velléités sankaristes. Et le nom de Sankara, le sauveur du Burkina, faisait un effet de boule de neige dans les discours. Devant la tour Eiffel, des manifestants cherchaient à déclarer la dictature de leur chef d’État. Au pied du musée de l’Homme, où des photographies de l’Afrique du xxe étaient alors exposées, à mi-chemin entre époque moderne et révolution, on pouvait entendre déclamés les discours : « nous allons aller au boycott des intérêts français au Gabon ».

Et plus encore :  « c’est quoi la Françafrique ? Après la Seconde Guerre mondiale, la France a décidé, finalement, de laisser une pseudo-indépendance aux anciennes colonies françaises. A condition de mettre à la tête de cet État, le percepteur d’impôts […], qu’on appelle présidents mais qui ne sont pas des présidents. Lorsqu’ils ont fait ça, en fait, ils ont condamné pendant des décennies toute une génération, plusieurs générations. Aujourd’hui au Gabon ça se saurait si la famille Bongo Ondimba était si… intelligente que ça. Au lieu de construire le Gabon, ils ont passé leur temps à acheter des résidences particulières. À Paris ils ont 33 résidences particulières. Il y a de ça de 3-4 ans, ils ont acheté une résidence qui vaut 100 millions d’euros, plus de 200 millions de restauration de l’époque. Alors que les enfants, dans les classes, n’ont pas de chaises, n’ont pas de bancs. Lorsqu’il pleut on ne peut pas faire classe. Les gens n’ont pas de route, les femmes accouchent à même le sol. Il n’y a pas d’eau potable. Tout ce que son père a poursuit et détruit. Tout cela est possible lorsqu’il y a un grand manitou au-dessus qui corrompt. Parce que ce qui est marrant c’est que Nicolas Sarkozy est venu au Gabon… ».

On peut se questionner, dans un tel contexte, face à une telle assemblée, sur le chemin de l’information. Le chemin parcouru entre les haut-parleurs, les vécus et les mémoires des gens et les vérités qui se diluent dans les mots. Les vérités fortes qui s’élèvent dans le cosmos de demain. Et tandis que des touristes, des Américains ou des Japonais accourent sur l’esplanade pour photographier les monuments, où se diluent ces instants fugaces qui sont des instants de l’Histoire. Des instants à la racine de l’Homme, qui s’érigent devant son musée. Quel type de savoir, quel type de transport utilise l’information, et quand est-ce que les intérêts humains, la notion de citoyenneté est biaisée par la massification, par les contingences des temps et des lieux. Je gardai, dans une note, sur mon portable :

« Chaque lieu est unique
Chaque lieu a vécu
Chaque lieu a souffert
Chaque lieu est un centre

Un peu
A la manière des êtres humains »

Le dimanche qui suivit le coucher de soleil et sa discussion migratoire, je pris connaissance d’un nouveau débat, d’une nouvelle rencontre qui opposait Edwy Plenel à Emmanuel Macron. En observant le duo derrière mon écran, un jour plus libre qu’un autre, je me dis que finalement la présidence se réduit à une simple joute verbale. On attendait du président qu’il soit plus intelligent que les autres, qu’il ait une meilleure répartie et ne se trompe jamais. Le débat se réduisait donc à une simple performance oratoire qui n’avait pas progressé depuis la naissance de la démocratie avec ses palabres cicéroniennes. Le chef d’État devait faire montre de sa force devant des bataillons de journalistes et d’adversaires, et jamais il n’était question du pays pour le pays. La démocratie impliquait tout le monde et figeait tout le monde dans le réseau des conflits.  Le pays se gouvernait lui-même et le débat était un spectacle secondaire. Pouvait-on parler d’une véritable organisation nationale qui avait pour but la santé du pays ?  Difficile à dire. N’observait-on pas que des actes isolés, des initiatives indépendantes et des tentatives locales ? Dans la confusion des déplacements plus ou moins lointains autour des immeubles haussmanniens, du plateau de Saclay, de la plaine Saint-Denis, du domaine de Saint-Cloud. Une tour Eiffel enfumée et des esprits coincés dans les grèves nationales. Le peu d’un pays dont nous avions tous un peu le mérite et que nous ne maitrisions pas.

Le lendemain, encore un lendemain dans le catalogue d’une mémoire au maillage incertain, ne me restait de ce débat qu’une fragile idée. En apprendre davantage avant que le printemps soit déjà un autre, et que l’action ne soit statufiée dans la paresse complexe des idéaux. Je me dis qu’il faudrait écrire une petite note sur ce débat.

/ Proposé par © Martin Wable
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