La communion électorale Chronique cosmoréelle – mardi 20 juin 2017

« Intellectuel de la politique plus que praticien, il pouvait, de son oeil d’aigle et de chaleur vacante, désamorcer les conflits sans cesse en embuscade sur son sol natal éperdu de fatalité tragique, capable de briller, une année, dans la pratique démocratique, au point d’être consacré champion de toutes catégories, et la suivante, de s’en éloigner à grandes enjambées, en violant, sans vergogne, ses grands principes, cette pépinière d’élites, disait-on jadis, où l’on se complait aujourd’hui, dans un « langage-tangage » quasi pathologique qui donne le tournis à l’ensemble du continent (…) »

Paulin Joachim,  Eclairs d’ébène et de dimants, éd. Présence africaine

Lors des législatives de 2016, gribouiller un message d’opinion politique sur réseaux sociaux m’avait semblé plus efficace qu’une urne à laquelle je n’ai pu présenter mon être administratif, ou encore « de papier ». Car je concluais à mon tour que ce n’est de toute façon pas le scrutin qui fait la démocratie. Il ne s’agissait donc de voter que tardivement, lors des primaires de la gauche en début 2017, dans une ville du Sud-Ouest. C’était un dimanche calme, le soleil gracieux de la « mi-saison ». Comme, sans doute, partout en province, on nous confirme la procédure au service d’accueil et de renseignements de la mairie, accessible facilement. Et on tache de se rendre dans un bâtiment dont on n’avait pas soupçonné l’existence jusqu’alors. Une rue que l’on emprunte peut-être qu’une seule fois dans l’année. Un itinéraire singulier qui n’est pas celui du travail, ni du divertissement, ni de la consommation. Plutôt d’un devoir d’ordre moral, bordé de pelouses entretenues.

Je notai : Je ne me rappelle pas de grand-chose d’autre que la lumière. Les murs aux couleurs rose-saumon, ou vert-clair, embrasés doucement entre les rues de la ville. Et la langue de cette réverbération, s’il devait en être une, c’était ce silence religieux qui ne convient qu’aux matins dominicaux. Peut-être encore, à une exception près, les matins électoraux. Je devais repartir quelques temps plus tard vers Bordeaux et découvrir les poches vides le fastueux bassin d’Arcachon, l’ambitieuse dune du Pilat. Puis les Charentes aux vieilles pierres trempant dans les kilomètres de vasières. Puis souvent le temps nous arrête et nous parlons d’une autre période, d’une autre époque ou saison. Même un individu isolé conçoit la progression de son quotidien selon l’emploi du temps d’autrui, d’un ordre social qui le dépasse. Ainsi les grands souvenirs de chacun sont liés aux grands souvenirs des masses. Ceux d’un match de foot historique, d’un ratification de paix, d’une éléction présidentielle. Ce qu’on appelle un événement. (carnet)

Un temps qui, à mon expérience, prête à prendre une distance bénéfique.Il s’accorde à l’époque d’un renouveau végétal. Et c’est un temps qui, comme certaines étapes de la vie, ou comme la communion chez certaines religions, se déroule seul. On établit une relation de soi-même à son désir intime, ou de soi-même à son élu. La politique se vit en cachette, pas en communauté, ce qui est bien sûr contradictoire. Est-ce parce que se mêler de la politique signifie déjà être citoyen de son système, être « croyant » ? Esprit de citoyens qui ne tolèrent plus la non continuité d’eux-même à l’observation de l’autre. Sagesse endormie. Mutisme de rigueur pour s’assembler dans nos ressemblances, s’exclure dans nos divergences. (On peut douter que c’était la même chose au temps des cafés à dix francs, avec son flipper ou des universités pré-austérité, des manifestations pré-état-d’urgence).

Le jour du vote, toujours est-il, me donnait l’occasion d’approcher la source. Cette hésitation devenait objet de méditation. Et s’il existait encore du spirituel dans une société où tous les maux sont enregistrés dans nos sciences, selon des préceptes savamment fouillés, définis et établis au cour de l’Histoire où pouvoirs religieux, politique, et  lucratifs semblent s’être succédés ? Traversant le quartier des grandes infrastructures laïques comme une salle dédiée aux associations, puis un peu plus loin, devant un parking, un espace dédié à la solidarité, il s’agissait de deviner l’influence possible d’une nation électrice dans le paysage. Ce spirituel était là aux marges de l’individualité, de l’individualisme.

« I have had my dream–like others–
and it has come to nothing, so that
I remain now carelessly
with feet planted on the ground
and look up at the sky–
feeling my clothes about me,
the weight of my body in my shoes,
the rim of my hat, air passing in and out
at my nose–and decide to dream no more.2 »

William Carlos Williams, Thursday, Broken Windows, in Selected Poems, éd. Charles Thomlinson

Je revenais fier d’être électeur de l’Histoire. Ce que je ne savais pas, c’est que pas un seul candidat, sinon le vainqueur, ne respecterait le principe de la primaire, nouvelle méprise sémantique, nouveau « langage-tangage », à l’égard de nos âmes en voyage.

1 : Titre du livre Eclairs d’ébène et de dimants, Paulin Joachim
2 : « J’ai eu mon rêve – comme les autres – / et il n’en est rien sorti, si bien / que je suis maintenant insouciant / les pieds plantés au sol / et je regarde le ciel – / je sens mes vêtements sur moi, / le poids de mon corps dans mes chaussures, / le bord de mon chapeau, l’air qui entre et sort / de mon nez – et je décide de ne plus rêver. »
Proposé par © Martin Wable
/ Lire sur Mediapart.

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